Type de produit : filet à provisions
Marque : Filt
Coût : 10 euros
Lieu de production : France
Lieu de conception : France
Distribué  par : Merci, 111 Boulevard Beaumarchais, Paris

Après l’analyse d’un totebag d’une marque de la fastfashion vendu 1,49 euros, j’ai trouvé intéressant de poursuivre la série des Objets Ouverts par un produit du même usage mais aux caractéristiques différentes.


 

Un design ancestral : le filet à provisions tricoté
Un prix a priori élevé
Un distributeur reconnu et curateur
= le pouvoir de vente de la marque

[La marque, vers de nouvelles valeurs ?]

Au premier abord, un filet de courses standard, comme ceux que l’on pouvait encore voir tricotés dans les rues des villages il y a quelques dizaines d’années. Ce filet, c’est un peu le filet de nos grands-mères, remplacé ensuite par les sacs plastiques, plus rapides à produire et disponibles sur le lieu d’achat, puis par les cabas de supermarché en fibre de pomme de terre et enfin les totebags. Et soudainement, un regain d’intérêt pour ce filet à provision. Sa forme use d’une façon simple et raffinée de tous les avantages d’une fabrication par tricotage circulaire ; c’est un objet efficace. Souple et rétractable, il se glisse dans la poche quand il est vide et peut atteindre un grand volume une fois rempli. En somme, toutes les qualité propre à un filet. Seulement, contrairement à son homologue de la mer, sa transparence est son défaut, tout ce qui s’y trouve est vu. Voilà donc un objet pratique et fonctionnel, presque magique dans sa fabrication, mais laid une fois porté.
Un objet dont la beauté ne se perçoit qu’avec un œil attentif passionné de technique, ou une fois bien présenté, vide ou garni de beaux légumes, exposé sur un crochet de garde-manger.
Cette mise en valeur, qui rend visible les qualités de l’objet, la marque le permet. D’ailleurs, si ce filet made in France en coton biologique a su à nouveau susciter l’intérêt des consommateurs, c’est probablement moins pour sa silhouette que parce qu’il s’est fait une place dans la série des objets choisi par Daniel Rozensztroch qui se vendent chez Merci. Adoubé par un connaisseur, sa maladresse visuelle à l’usage est bien vite oubliée ; on ne voit plus que la délicatesse de son abrupte fonctionnalité.

Le mythe, s’il camoufle ce qui n’est pas montrable, peut a contrario aussi révéler ce qui est difficilement visible. À la façon de Merci qui met en lumière ce filet à provision anodin proposé par Filt, le mythe peut faire vivre un produit portant des valeurs différentes. Ici, l’espoir d’une production plus locale et d’un choix raisonné de matières. C’est bel et bien ce qui nous motive chez Hériade : les capacités d’une marque à faire émerger un projet proposant une autre direction, que l’on espère plus soutenable voire plus responsable.

 

____

Un coton biologique
Un tricotage sur métier circulaire
Un montage simple à la main
Une fabrication française

Un prix élevé
= quelles conclusions ?

[Le prix, les labels, le lieu de fabrication, quelles conclusions ?]

Après cet écart sur la faculté du mythe -et donc de la marque par extension- à mettre en valeur les qualité discrètes d’un produit, revenons sur ce que celui-ci nous raconte.
Il s’agit d’un filet à provision tricoté en France, en coton biologique brut.
Après avoir été enthousiasmés par l’histoire que nous raconte Merci autour du produit, sa fabrication locale et le choix d’une matière biologique nous donnent le sentiment de justifier son prix de 10 euros. Pourtant, ce sac est 7 fois plus cher que le tote bag H&M Conscious. Certes, la main d’œuvre française est trente fois plus élevée que la main d’œuvre indienne si on se base sur les salaires minimums légaux des deux pays (ce qui est un critère approximatif*). Pour autant, ce filet a été produit sur le sol français : il n’y a donc pas les coûts du fret et autres frais collatéraux de délocalisation -incompréhensions culturelles, minimum très large de commande imposant de gros volumes-. Par ailleurs, contrairement au totebag qui nécessite cinq étapes manuelles de montage, une variété de postes de travail (repassage, découpe, couture), le filet à provision est, quant à lui, quasiment entièrement fabriqué d’un seul tenant, sur une machine par tricotage circulaire. Seule les anses et le biais de finition, tricotés au préalable, sont ensuite montés par piqure droite manuellement. Par conséquent, le temps de confection est bien plus réduit que celui du totebag, ce qui suffit peut-être à amortir la différence de salaires entre la France et l’Inde.

Tout cela n’est qu’hypothèse mais démontre que ni le prix, ni la localisation de la production, ni un label, ni aucun critère pris séparément n’est suffisant pour tirer des conclusions. C’est à chaque fois l’ensemble qu’il est nécessaire de prendre en considération. Cette dimension se retrouve aussi dans les objets analysés dans les volets précédents :

* Dans beaucoup de pays, le salaire minimum légal ne correspond pas toujours au salaire minimum vital.

____

Nike VaporMax : 210 euros + production au Vietnam
Totebag H&M : 1,49 euros + production en Inde
Filet à provision : 10 euros + production en Normandie

[3 objets différents, un point commun : l’opacité]

A priori :

  • Les VaporMax de Nike sont très probablement produites en Asie et donc dans des conditions de travail douteuses,
  • 1,49 euros semble peu pour une fabrication éthique du totebag H&M,
  • Ce sac Filt fabriqué en Normandie est une belle initiative mise en avant par Merci.

Néanmoins :

  • De la même façon que le monde n’est pas habité de bons ou de méchants, produire en Asie ou en Inde n’est pas synonyme d’abus environnementaux et sociaux. La localisation géographique n’est pas un critère suffisant pour déterminer le caractère éthique de la fabrication d’un produit. Parmi les nombreux exemples à l’appui, l’un des plus parlant pour nous, européens, est probablement le cas du village de Prato en Italie, aussi appelé Chine-Italie. La majorité des usines ont été rachetées par des industriels chinois ; la main d’œuvre n’y est pas italienne mais asiatique, souvent sans papiers, et de nombreux abus y ont été relevés : salaires illégaux de misère, travail de nuit non rémunéré, …
  • Par ailleurs, en ce qui concerne le filet à provisions, il est intéressant de noter que 50% du chiffre d’affaire de Filt, son fabricant, se fait à l’export. Peut-on alors considérer que produire en France signifie un retour à la production locale si les produits sont vendus à l’étranger ? Là aussi, il est intéressant de remettre les choses en perspective pour déjouer des affirmations qui seraient trop réductrices.
  • De même, si produire en France nécessite une simplification à l’extrême des produits pour compenser le coup de la main d’œuvre, ne faut-il pas s’inquiéter d’une uniformisation généralisée ?

Finalement, que ce soit la paire de Nike, le totebag H&M ou le sac Filt, il est très difficile de se faire une idée juste de leur qualité ou de l’éthique de leur fabrication. Ces trois objets pourtant si différents, comme la majorités des produits qui nous entourent désormais, ont en fait deux points en commun : leur opacité et le manque d’intérêt qu’ils suscitent au delà de leur label. L’origine de ces produits est complètement illisible, il n’y a aucune information suffisante, et encore moins de traçabilité.
Je reviendrai dans un prochain post sur les conséquences que cette opacité du produit peut avoir, y compris même sur l’entreprise et la marque.


O.O°3 [Filet à provisions Filt] / Conclusion

Si on peut pâtir aujourd’hui des dérives des marques, la marque a aussi les capacités de proposer d’autres directions, qui, autrement, seraient restées invisibles ou cantonnées à un faible nombre de personnes. La marque est un outil, un signe. À chaque concepteur de décider de la façon dont il souhaite s’en servir.
Une première étape ne serait-elle pas de lever l’opacité généralisée qui entoure les produits ?

 

Laissez un commentaire !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *